
Il y a quelques jours, je parlais avec une consœur réalisatrice. Elle me racontait sa résistance avant d’avoir son premier smartphone, cette sensation d’avoir fini par céder, et comment elle vit ça encore aujourd’hui comme un cadeau empoisonné. Puis on a dérivé sur les IA, redoutables d’efficacité, et cette question qui revient, comment rester en phase avec ses valeurs tout en acceptant de s’en servir, et où tout ça nous mène vraiment ?
On a vite glissé vers d’autres sujets, plus passionnants. Mais en rentrant chez moi, cette réflexion me trottait encore dans la tête, est-ce que c’était vraiment mieux avant ?
Et j’ai repensé à cette époque sans ordinateur dans la poche. Préparer un voyage, c’était monter son itinéraire sur Mappy, imprimer sa feuille de route, et accepter que passé un certain point, on se débrouille.
Écouter de la musique, c’était choisir un album et aller jusqu’au bout. J’adorais mon Walkman dans le bus du lycée, puis mon iPod un peu plus tard. C’était encombrant, limité, et pourtant il y avait une intention que les playlists algorithmiques n’ont jamais vraiment remplacée. Et quand t’avais cinq minutes de libre, tu lisais, tu regardais par la fenêtre, tu laissais ton esprit vagabonder. Ou tu prenais un carnet et tu griffonnais des idées, des bouts de trucs, des croquis sans raison précise. Pas pour publier. Juste parce que l’ennui avait besoin de sortir quelque part.
Est-ce que c’était mieux ? Honnêtement, je ne sais pas.
Ce que je sais, c’est que cette déconnexion n’était pas un choix à l’époque. Elle était contrainte par l’absence de technologie. On ne méritait pas de médaille pour ça.
J’ai la nostalgie du Nokia 3310. Pas pour ses performances, évidemment. Mais pour ce qu’il ne faisait pas. Il sonnait, parfois et c’est tout. Et j’ai parfois cette envie un peu absurde de m’en racheter un, de lâcher l’iPhone, de me contraindre à retrouver quelque chose. Mais le monde d’aujourd’hui est-il encore compatible avec ça ? Rendez-vous médicaux en ligne, billets de train, authentification à deux facteurs, cartes embarquées… La réponse est probablement non. Ou alors il faudrait une sacrée dose de volonté et d’organisation pour contourner tout ça. Sylvain Tesson, lui, l’a fait. Il refuse le téléphone portable depuis des années, considérant que c’est, selon ses mots, « un bracelet électronique ». Je comprends. Mais je ne suis pas Sylvain Tesson.
Je me souviens aussi de mes premiers blogs. Cette innocence du web d’avant, ce côté bricolé, sincère, sans stratégie de contenu ni obsession pour les statistiques. On écrivait parce qu’on avait envie d’écrire, et les gens qui passaient par là le faisaient par curiosité réelle. C’est d’ailleurs ce dont je parle avec Jeremy dans notre dernier épisode de podcast, cet indie web qui me manque, mais qui résiste. Qui existe encore, dans les marges. Et ça me rassure.
Ce qui me rassure aussi, c’est de voir des jeunes qui n’ont jamais connu le Walkman ni ces premiers blogs se tourner vers l’argentique, les carnets… J’espère que c’est plus qu’une mode. J’ai envie de croire que c’est une forme d’intuition. Sentir que quelque chose se perd, et essayer de le retrouver autrement.
Cette intuition, elle traverse aussi mon travail. Dans Tides of Time, mon dernier film qui tourne en ce moment en festival, la voix off dit quelque chose qui résume peut-être mieux que je ne pourrais le faire ici ce rapport au temps et aux objets qu’on essaie de faire durer :
« They say the past was better. Maybe. Or maybe it was just a time when algorithms didn’t decide what we were supposed to want. […] In a world obsessed with the new, there’s a quiet kind of beauty in what still holds together. A beauty that doesn’t flash. That can’t be bought. »
Alors non, c’était probablement pas mieux avant. Mais certaines choses méritent de revenir et qu’on leur fasse de la place.
PS: Pour prolonger → mon podcast Slow is Beautiful
et ma page essentiels pour les curieux.