
En regardant dans le dictionnaire, j’ai lu que la retraite est, entre autres, un lieu où l’on se retire pour vivre dans le calme ou la solitude. Point de solitude au programme cette fois, mais du calme, oui. Beaucoup de calme. Pendant quatre jours, Meneham serait notre camp de base, à Jeremy et moi.
Je connais bien Meneham. J’y vais en balade depuis des années, je connais ses sentiers, ses blocs de granit posés là comme des géants endormis, ses lumières changeantes selon les marées et les saisons. Mais c’est la première fois que je m’installe pour vivre au rythme du lieu. Vraiment y vivre. Pas juste passer, shooter quelques images et repartir.
L’idée d’une retraite avec Jeremy trainait depuis un moment. On en parlait régulièrement, sans jamais trouver le bon moment. Quand le site de Meneham nous a proposé de venir vivre une expérience lente et immersive, ça a fait tilt. C’était l’occasion parfaite de transformer ce projet en quelque chose de concret. Carte blanche pour créer, documenter, vivre le lieu à notre façon. La seule consigne qu’on s’est donnée : prendre le temps.
S’installer
La première journée est un peu bancale, comme souvent quand on arrive quelque part avec l’intention de ralentir. Le corps est là, mais la tête met plus longtemps à suivre. Je suis un peu malade, il y a les corvées logistiques, l’installation au gîte de Meneham. Le quotidien ne lâche pas aussi facilement qu’on le voudrait.
On retrouve Benjamin, Clémentine et Jessica de l’office de tourisme pour un pique-nique au soleil. Premier bon moment. Benjamin avait un couteau Murat quasi identique au mien, rigolo de croiser un amateur de couteaux de poche au détour d’une rencontre pro. Le genre de détail qui met à l’aise.
On a de la chance, il fait super beau. À marée haute, on file surfer à Boutrouilles. Un bon deux mètres dans les séries, j’ai eu deux belles vagues, mais pas au meilleur de ma forme pour trop insister. Qu’importe, le simple fait d’être à l’eau suffit à enclencher quelque chose. L’eau salée a toujours eu ce pouvoir de remettre les compteurs à zéro.







Puis l’heure dorée s’installe. On en profite pour se balader le long de la côte et faire quelques photos. La lumière rase caresse les rochers, tout devient doux. Peut-être que c’est le vrai début de la retraite.
Soirée au calme, au coin du feu. Pas d’écran, pas de plan pour le lendemain. Juste le crépitement du bois et la fatigue bienvenue d’une première journée dehors.
Trouver le tempo
Le lendemain matin, on prend le temps. La plage est à moins de cinq minutes, on file voir le soleil se lever avant le petit déjeuner. Se lever tôt pour ne rien faire d’autre que regarder l’horizon passer du noir au rose, c’est un luxe simple et pourtant, au quotidien, on ne le fait jamais. On est toujours trop pressé, trop pris par autre chose. Ici, il n’y a rien d’autre à faire que d’être là.



Vers dix heures, on part marcher vers l’est, sans but précis. Le GR34 déroule ses sentiers le long de la côte et on se laisse porter. Marcher trois ou quatre kilomètres, rester deux heures au même endroit, discuter, ne rien dire, écouter le cri des goélands et regarder la mer monter en mangeant une fondue avec le thermomètre qui grimpe. C’est con à dire, mais il n’y a rien de plus compliqué que de ne rien faire. On est tellement câblés pour produire, avancer, cocher des cases, que le simple fait de s’asseoir sur un rocher sans sortir son téléphone demande un vrai effort.




La seule décision du matin : partir à gauche ou partir à droite. Vers l’ouest ou vers l’est.
Avec ces grandes marées, la mer monte vite. En la regardant monter, je réponds à la demande de Jeremy en lui expliquant quelques bases météo. Le vent, la houle, les coefficients. Ce genre de conversation qu’on n’a jamais le temps d’avoir quand on est pris dans le rythme du travail.
L’après-midi, sous un soleil de plomb, on rentre au camp de base pour se reposer et se rafraichir. À marée haute, on retourne voir si Boutrouilles est surfable. Ça l’est, mais les conditions sont hostiles. On ira se poser un peu plus loin, observer quelques gars à l’eau dans du solide. Il y a un plaisir particulier à regarder les autres surfer quand on sait que ce n’est pas pour nous ce jour-là. Pas de frustration, juste de l’admiration.
Après une dernière balade dans un vent frais de nord-est, on trouve le réconfort au bistrot du village. Fish and chips, crêpe beurre sucre. Pas besoin de plus.






Meneham au petit jour
J’ouvre les yeux vers 5h30. Il fait encore nuit noire, mais je me tiens prêt. On avait décidé la veille de partir marcher à la fin de la nuit pour voir le jour se lever sur le GR34. L’idée de marcher dans l’obscurité, guidé par la seule lueur des frontales, avait quelque chose d’excitant.
Ce matin, cap à l’ouest. Les lampes frontales découpent le sentier avant que la lumière du jour ne prenne le relais. Il fait frais, les bonnets et doudounes contrastent avec les t-shirts et casquettes de la veille. Le printemps breton dans toute sa splendeur : généreux le jour, piquant le matin.
Au réchaud, on fait un café au milieu des blocs de granit. Le bruit de l’eau qui chauffe, l’odeur du café dans l’air froid, le ciel qui vire lentement du gris au bleu. Ce genre de moment vaut tous les restaurants du monde.







Il est encore tôt quand on rentre au gîte. Je sors mon Mamiya pour profiter de cette lumière du matin, mais le déclencheur me lâche en fin de rouleau. La frustration monte d’un coup, surtout quand on est dans de bonnes conditions et qu’on n’a plus de quoi les saisir. Mais à quoi bon ruminer ? Je ne peux rien y faire ici, maintenant. Alors je range l’appareil, j’ouvre un bouquin de et je me pose au soleil avec une brise de nord-est. La panne du Mamiya attendra. J’avais prévu de le faire réviser depuis un moment, je n’ai plus d’excuses pour repousser.
Lire au soleil me fait du bien. Les plaisirs simples de la vie. Écouter les oiseaux chanter, voir les premières fleurs danser dans le vent, entendre les vagues frapper le granit. Tel est le tempo de Meneham. Il aura peut-être fallu presque deux jours pour le comprendre et s’imprégner de cette douce lenteur. Aujourd’hui, on ne fait pas semblant. On prend vraiment le temps. Le temps de ressentir les choses, le temps d’observer. De nouveau abrité du vent, je lis du Tesson jusqu’à terminer « Avec les fées ». Le genre de livre qui se lit mieux dehors, entouré de ce qu’il décrit.
Les grimpeurs
16h30, un rendez-vous avec un grimpeur de bloc approche. Je prépare un peu de matériel photo pour cette nouvelle rencontre.
Pendant quatre bonnes heures, François Vecchi enchaîne différents blocs jusqu’à voir le soleil se coucher. Il y a quelque chose de fascinant à regarder un grimpeur lire la roche, chercher la prise, tomber, recommencer. La patience, la lecture du terrain, le rapport au corps et à la pierre. La lumière est magique, ce qui aide à composer, normalement, de bonnes images.








Le lendemain, dernier réveil dans ce camp de base. On commençait presque à se sentir chez nous. C’est le signe que la magie a opéré : on a trouvé la lenteur et la paix qu’on était venus chercher.
Après un dernier petit-déjeuner, le seul pris à l’intérieur (il fait bien frais ce matin), il est temps de plier bagages et de rendre les clés du gîte. La tristesse sera de courte durée, car on croise la route de Nico Mettil, grimpeur de blocs qui bosse à la crêperie Beurre Salé à Brest. Mais là n’est pas le sujet : il est venu grimper, et nous, photographier.







Contrairement à la veille, la mer est basse et on profite d’explorer des blocs habituellement inaccessibles. Grain de Café, Carte Postale, Les Salomons. Des noms de blocs qui racontent des histoires, des joies, des blessures. Chaque voie a son caractère, son histoire, ses cicatrices. Et les grimpeurs qui les parcourent y ajoutent les leurs.
Fermer le chapitre
Enfin, un dernier repas au Bistrot des Légendes pour fermer ce chapitre.
Quatre jours, c’est court. Mais c’est suffisant pour comprendre quelque chose de simple : on n’a pas besoin d’aller loin pour se sentir ailleurs. Meneham est à quarante minutes de chez moi et pourtant, j’ai eu le sentiment de revenir d’un vrai voyage. Il a suffi de s’installer quelque part, de regarder la mer monter et descendre, de marcher sans but, de laisser le lieu faire le reste.
On repart apaisés et ressourcés. Avec des images plein les cartes et des souvenirs plein la tête. Et cette certitude, encore une fois, que la lenteur n’est pas un luxe. C’est un choix.

Photos additionnelles: Jeremy Janin
PS : Pour prolonger → mon podcast Slow is Beautiful
et ma page essentiels pour les curieux.