Deux semaines en famille à Saint-Pierre-et-Miquelon

Des vacances d'été sur le Caillou


J’ai raconté ici mon premier voyage à Saint-Pierre-et-Miquelon, puis le deuxième, sous la neige. Deux tournages, deux saisons que tout oppose, et les deux fois la même impression de laisser un morceau de moi sur ces cailloux au moment de reprendre l’avion.

Cette fois, juste nous quatre, deux semaines, et l’envie de montrer à ma famille l’endroit dont je leur parle depuis deux ans. J’avais un peu peur, je l’avoue. Peur qu’une troisième fois soit celle de trop, peur surtout que la réalité ne tienne pas la promesse de mes récits. C’est une chose de raconter un endroit, c’en est une autre d’y emmener les siens et de les regarder se faire leur propre avis.

Le vol est direct cette fois, cinq bonnes heures depuis Paris, un vol qui n’existe que l’été. L’archipel nous accueille exactement comme il le fait toujours. Des amis sont là pour nous récupérer et nous invitent à dîner le soir même, avec quelques spécialités locales : homard, capelans, coquilles Saint-Jacques. Entre les deux, on découvre la maison qui sera notre camp de base pour une dizaine de jours, rue des Miquelonnais, à Saint-Pierre.

Le lendemain, on se lève tôt, il pleut, il vente, l’orage gronde. Ça rappelle la Bretagne. Et comme en Bretagne, ça finit toujours par passer. En milieu d’après-midi, le ciel se lève assez pour qu’on sorte le nez dehors et qu’on aille observer les phoques dans la baie du port. C’est là que ça commence vraiment, d’ailleurs. Pas à l’atterrissage, mais dans ce moment où on arrête de vouloir décider de la journée. Ici, la vie est liée à la météo et on s’adapte, c’est tout. Une routine finit par s’installer. Le bulletin météo à la radio locale au petit déjeuner, le café pour les parents, le cahier de vacances pour les enfants, et le reste de la journée qui s’organise selon le ciel et nos envies. Rien de plus.

Cette radio, on l’allume chaque matin pour la météo et on y reste pour le reste, qui n’est jamais que local. Savoir qui n’a pas eu son bac, l’ouverture de la billetterie du festival des Fruits de mer, voilà le genre de nouvelles qui nous parvient (J’y suis même passé en interview, quelques temps avant ce voyage). Depuis qu’on est ici, le monde s’est éloigné sans qu’on ait rien demandé. Cette petite pause loin de tout fait un bien fou.

Deux semaines en famille à Saint-Pierre-et-Miquelon
Saint-Pierre-et-Miquelon en famille
Saint-Pierre-et-Miquelon en famille

La plus belle vue de la maison est celle de la salle de bain. On y voit l’Île aux Marins, toute la baie de Saint-Pierre, et par ciel dégagé jusqu’à Terre-Neuve, ce qui suffit à donner des envies de futures explorations. Chaque matin, je passe un moment devant cette fenêtre avant de faire quoi que ce soit d’autre.

La baie de Saint-Pierre vue depuis la maison
Tout au fond, Terre-Neuve, l’Île aux Marins, puis le petit phare de la Pointe aux Canons.

À force de la regarder de loin, on finit par y aller. Dix minutes de traversée et un autre monde. L’Île aux Marins est inhabitée depuis les années soixante et il ne reste que quelques maisons et l’église, entretenues par les héritiers des familles de pêcheurs. On déambule entre les Graves et les maisons colorées, on prend le temps de flâner, de jouer, de mettre les pieds dans l’eau et d’observer ce qu’il reste de l’épave du Transpacific. Sur l’église, on apprend que le dernier curé de l’île venait de Gouesnou. Comme nous. On traverse un océan pour se dépayser et on tombe sur un peu de chez nous.

Saint-Pierre-et-Miquelon en famille
Saint-Pierre-et-Miquelon en famille
Deux semaines en famille à Saint-Pierre-et-Miquelon
Saint-Pierre-et-Miquelon en famille
Saint-Pierre-et-Miquelon en famille

C’est sur une plage de galets de cette île, en regardant un petit bateau de pêche au large, que Marion me dit : « Je pense que quand t’es là, sur ton petit bateau à pêcher dans cet environnement, ce qu’il se passe ailleurs dans le monde, c’est le cadet de tes soucis. » Elle n’a pas tort. C’est exactement ce que je n’arrivais pas à formuler depuis trois voyages.

Deux semaines en famille à Saint-Pierre-et-Miquelon

On m’en avait parlé à chacun de mes séjours, la brume d’été ici n’est pas une légende. Elle va, elle vient, elle s’installe pour la journée ou se lève en une heure, et savoir où aller relève un peu de la loterie. Un coup on voit l’Île aux Marins, un coup on ne la voit plus. Alors on apprend à faire avec.

Deux semaines en famille à Saint-Pierre-et-Miquelon

Un jour de vent, on va au Diamant. Ça souffle fort et en passant devant l’étang de Savoyard je me dis que ça ferait un excellent spot de kite.

Un matin, une douleur affreuse me lance au niveau des reins, assez violente pour filer aux urgences de l’hôpital. Verdict : colique néphrétique. Ce n’est pas exactement le genre d’expérience que j’étais venu chercher, mais comme tout ici, on n’attend pas. Prise en charge, examens, diagnostic, sortie. Quarante-cinq minutes montre en main. Ça change un peu de ce que je connais des urgences. Et comme il en faut plus pour gâcher une journée pareille, on part randonner dans la montagne dans la foulée. Je retrouve des sentiers que j’avais empruntés en mars 2025, dans le froid et la neige. Cette fois je suis en short et j’ai chaud. On traverse des petites rivières, on se sent seuls au monde, la vue sur la mer et l’Île aux Marins est magnifique. Être en montagne et entendre des goélands, c’est pas banal.

Sur la route du retour d’une autre randonnée, entre l’Anse à Pierre et l’Anse à Dinand, on passe devant la caserne des pompiers, garage entrouvert. Mon fils a 7 ans et une passion pour les pompiers, on se devait d’y passer une tête. On finit par papoter un bon moment avec le pompier de garde, qui nous raconte tout un tas de choses, de son métier à sa vie sur l’archipel. On était venus voir un camion, on repart avec une histoire. C’est un peu le principe ici. Un autre jour, c’est La Belle Poule qu’on retrouve à quai, venue de Brest et sur le point de terminer une mission de plusieurs mois à travers l’Atlantique. On la visite. Un peu de chez nous, ici, de l’autre côté de l’océan. Je crois que j’aurais adoré vivre ce genre de mission quand j’étais encore dans la Marine.

Au bout de 10 jours, on quitte Saint-Pierre tôt le matin, à bord du ferry rouge, pour une heure et demie de traversée. La mer est belle, on observe le Grand Colombier, Langlade, jusqu’à arriver dans le Cap, au nord de Miquelon.
Notre camp de base sera dans les cabanes du Cap, tenues par un couple rencontré lors de mon premier tournage et avec qui j’étais resté en contact. On est contents de se revoir. On boit un café et on mange dans leur petit salon de thé, qui deviendra très vite notre quartier général pour toute la durée du séjour.

Miquelon

Si Saint-Pierre invite à la lenteur, à Miquelon l’effet est dupliqué. Plus d’espace, dix fois moins de monde, on vit encore plus au rythme de la nature et du soleil.
Ce qui m’avait le plus frappé lors du premier voyage, c’étaient les odeurs. En été, c’est encore plus fou. Rosiers sauvages, iris, fougères, jeunes pousses de sapins baumiers, tout se mélange dès qu’on s’enfonce un peu dans la nature. C’est sans doute la seule chose que je ne saurai jamais ramener en images.

La faune s’en mêle. Sur la plage, un petit pingouin nous survole et se pose juste devant nous. En randonnée dans le Cap, jusqu’à la Cormorandière, on croise cinq ou six cerfs de Virginie qu’on prend le temps d’observer à la jumelle. On essaye aussi d’identifier les oiseaux qui chantent autour de nous.

Cette vallée de la Cormorandière, j’y suis allé à chacun de mes voyages. La première fois en découverte, la deuxième avec des crampons dans la neige, cette-fois en famille et en short. Et une fois de plus, nous sommes seuls. C’est un sentiment assez fou à l’époque du tourisme de masse.

Deux semaines en famille à Saint-Pierre-et-Miquelon
Deux semaines en famille à Saint-Pierre-et-Miquelon

Le reste du temps, ce sont les journées qui décident. Un matin, en partant boire le café avant d’aller randonner, mon fils repère un clou planté dans un pneu, sans doute ramassé sur la piste de Langlade. Direction le seul garage de l’île, où tout est encore à l’ancienne, de la mécanique à la chaudronnerie en passant par la carrosserie. L’affaire est réglée en quelques minutes.

Je profite d’ailleurs de ce voyage pour me passer petit à petit de Google Maps, un des derniers services Google auxquels je suis encore accroché. Je passe pas mal de temps à naviguer avec CoMaps et à contribuer aux données OpenStreetMap avec mes observations de terrain. Il y a quelque chose de gratifiant à contribuer à ce genre de projet.

Il y aura aussi les pique-niques du soir avec les gérants des cabanes. Un soir, dans le Cap, pendant que nos enfants improvisent une partie de pêche à la grenouille. Un autre, sur Mirande, un peu gâché par les attaques de brûlots, la version locale des midges d’Écosse et tout aussi teigneuse. On se console avec des crèmes molles, comprendre des glaces, à l’ASM, le stade de foot de Miquelon. Instant un peu lunaire : se retrouver sur un terrain de foot à manger un blizzard, une glace aux morceaux d’Oreo, en regardant défiler les pickups venus chercher leur sucrerie du soir.

On rentre à Saint-Pierre par l’autre ferry, le bleu. Avant d’embarquer, une dernière heure à boire le café avec nos amis et à faire nos adieux en espérant se revoir un jour. On savait qu’en quittant Miquelon, on signait le début de la fin du voyage. Mon fils, du haut de ses 7 ans, nous dit sa tristesse tellement il a passé de bons moments là-bas. C’est peut-être la meilleure chose que j’aie entendue de tout le séjour. La grisaille et la brume qui nous attendent à Saint-Pierre n’aident pas à réchauffer les cœurs, alors on traîne dans les rues et on tombe sur une partie de pelote basque au fronton de la ville. En trois voyages, c’est la première fois que j’en vois.

Saint-Pierre-et-Miquelon en famille
Saint-Pierre-et-Miquelon en famille
Deux semaines en famille à Saint-Pierre-et-Miquelon

Dernier jour. Il pleut, il fait frais, et je reçois un SMS de notre gestionnaire des eaux, en Bretagne : « PASSAGE EN CRISE SÉCHERESSE ». Une nouvelle canicule arrive à la maison pendant qu’ici l’eau coule en abondance et que je cherche mon pull. Difficile de faire plus contrasté.

Cette pause loin de tout nous a ressourcés. On a passé énormément de temps dehors, on a suivi la météo plutôt qu’un programme, on a laissé les journées se remplir toutes seules. Et je crois que c’est ça qui change tout par rapport aux deux voyages précédents. Les deux premières fois, j’étais en mission. Cette fois, je n’avais rien à livrer.

Deux semaines en famille à Saint-Pierre-et-Miquelon

PS : Pour prolonger → mon podcast Slow is Beautiful
et ma page essentiels pour les curieux.